Délinquance et cerveau : abord anatomique et neurophysiologique

Délinquance et cerveau : abord anatomique et neurophysiologique

Des phrénologues à l’électroencéphalogramme

Naissance et apport de la phrénologie
C’est dans son traité de 1810, « Anatomie et physiologie du système nerveux en général, et du cerveau en particulier » que François-Joseph Gall (1758-1828) consacre la phrénologie (Gall 1810). Cette théorie concerne la localisation des fonctions cérébrales dans le cerveau. Gall estimait que la forme du crâne était liée aux traits de caractère et qu’elle permettait de reconnaitre des « dispositions » intellectuelles et morales innées de l’Homme et des animaux. Certaines capacités ou « penchants » développés dans certaines régions du cerveau auraient un retentissement sur la forme du crâne et pourraient être « diagnostiqués » simplement en regardant la forme du crâne. Gall décrit ainsi, entre autres, la bosse du crime : « L’instinct meurtrier ou carnassier est une force primitive innée, par conséquent une qualité fondamentale résultant d’une partie cérébrale particulière, placée immédiatement au-dessus des oreilles, chez la plupart des carnassiers et omnivores» (Gall 1810). On comprend qu’il s’agit de la région temporale qui a été décrite comme étant une région cérébrale possiblement impliquée dans les comportements violents (Williams 1968). Comme le précise Anne Lécu dans son ouvrage « La prison, un lieu de soins ? » (Lécu 2013), Gall considère que les notions de conscience, de liberté et de volonté sont insuffisantes, voire inopérantes pour expliquer certains crimes barbares : « il se commet des crimes tellement barbares, dans des circonstances si dégoutantes et si révoltantes qu’il serait impossible d’expliquer ces crimes d’une autre manière [que physiologique] » (Gall 1818). Gall considère par ailleurs que les crânes des aliénés et ceux des criminels ont les mêmes caractéristiques. Ces conclusions qui sont élaborées à la suite de la simple observation de la boite crânienne, ce que Gall appelle la crânioscopie, l’amènent au constat du caractère inné des troubles psychiatriques et des comportements criminels.

A la même période, les autopsies pratiquées, parfois de façon sauvage, viennent alimenter la réflexion des phrénologues sur la question du caractère inné ou acquis des comportements. L’analyse de cerveaux de criminels, récupérés dans des cimetières va dans le sens des théories localisationnistes. Ainsi Marc Renneville rapporte dans son ouvrage (Renneville 2003) plusieurs cas d’analyses « médicojudiciaires ». A titre d’exemple : Renneville (page 106) a rapporté le cas de Louis Lecouffe, jeune homme de 24 ans connu pour être épileptique depuis l’enfance. Il est accusé d’avoir assassiné et volé une de ses voisines. Condamné à mort par la Cour d’Assises de Paris fin 1823, il est exécuté. Dumoutier, phrénologue, observa sur son crâne une excroissance anormale de « l’instinct carnassier ». Le même Dumoutier rapportait en 1832 (Dumoutier 1832) ses conclusions sur le cerveau de Frédéric Benoit convaincu de parricide et d’homicide suivis de vol. Le 30 aout 1832, la tête de F. Benoit était remise à la Faculté de médecine 12 heures après sa mort. Dans ses conclusions, Dumoutier précisait qu’il avait retrouvé « une disposition congénitale anormale dans le défaut de proportion entre le développement des lobes du cervelet et celui du mésencéphale, entre le développement des lobes moyens et postérieurs du cerveau (ce qui seraient les lobes pariétaux, temporaux et occipitaux aujourd’hui) et celui des lobes antérieurs (lobes frontaux) ». Il indiquait également avoir trouvé « les traces évidentes d’opérations nécessitées par des lésions externes, produites par l’action de corps vulnérants, qui ont affecté simultanément et à des époques différentes, les tégumens, les os, les ménynges et le cerveau ». En reprenant l’histoire médicale de Benoit, on apprend (page 243) qu’il fit une chute à l’âge de dix ans « du haut d’un escalier…, et une si violente contusion au crâne, qu’il en résulta l’exfoliation d’une partie de l’aponévrose épicrânienne. » A l’âge de 19 ans, « il était tombé de cheval, et il reçut ensuite un coup de pied à la tempe ; d’ailleurs, il fut horriblement meurtri, et on le releva presque mort. Ce ne fut qu’après plusieurs mois qu’il se remit imparfaitement de ce dernier accident… » Dumoutier a également constaté « des altérations dans les ménynges, surtout aux endroits correspondans aux lésions externes ». Ce cas illustre parfaitement ce qui sera confirmé par les études neuroradiologiques deux siècles plus tard, à savoir que des lésions cérébrales sont retrouvées chez des criminels violents, lésions qui peuvent être rapportées dans cette observation à deux traumatismes crâniens (Volkow & Tancredi 1987, Goyer et al. 1994, Volkow et al. 1995, Kuruoglu et al. 1996, Amen et al. 1996, Raine et al. 1997 ; 2000, Woermann et al. 2000, Hirono et al. 2000, Pietrini et al. 2000, Schiltz et al. 2013). Toutefois, ce constat ne préjuge en aucun cas que la lésion cérébrale soit prédictive de criminalité ultérieure. Dans le cas de Benoit, il apparait difficile de faire la distinction entre « la disposition congénitale » et les troubles possiblement secondaires aux deux traumatismes crâniens.

Un autre cas est également digne d’intérêt. Il est rapporté dans une lettre de M. le docteur de Rolandis, médecin phrénologue à Turin, à M. Le docteur Fossati au sujet d’un criminel convaincu de plusieurs viols, suivis de meurtre (de Rolandis, 1835). Il s’agit d’Orsolano, charcutier, âgé de 32 ans, déjà condamné à plusieurs reprises et accusé de viols et meurtres sur deux jeunes femmes. Condamné et exécuté, sa tête fut examinée en présence de tous les professeurs de médecine et de chirurgie de Turin, et de plusieurs médecins. De Rolandis précise dans sa lettre que « Les éminences temporales, qui recouvrent les organes de la ruse (dissimulation), de la destructivité (cruauté, instinct carnassier), et les éminences pariétales, qui correspondent à l’organe de la circonspection, ont frappé d’étonnement tous les spectateurs par leur grand développement, d’autant plus que les organes de la religion, de la bienveillance, de l’éducabilité, de la sagacité comparative, sont presque complètement effacés. Le cerveau semble manquer aux endroits occupés par ces derniers organes, et se porter presque tout entier vers les régions latérales… (/…). Les circonvolutions correspondantes à la partie antérieure, moyenne et supérieure des hémisphères, comparées aux même circonvolutions d’autres cerveaux, étaient plus étroites environ de moitié ; et au contraire, les circonvolutions latérales, affectées à la destruction et à la ruse et situées sous la portion saillante et renflée du temporal, étaient larges, nourries, très développées… » Il en conclut que « Le développement de l’organe de la circonspection nous explique comment il a pu cacher si long-temps plusieurs de ses crimes, et la petitesse de celui du courage, pourquoi il exerçait son penchant au meurtre sur de faibles créatures ». Le contenu de ces conclusions peut faire sourire mais il a le mérite de donner une description relativement précise de ce qui a été observé. Ces constats sont par ailleurs comparables sur le plan topographique (atteinte frontale ou temporale) à ceux d’études neuroradiologiques effectuées sur des criminels ces dernières années (Schiltz et al. 2013). Toutefois, ils ne permettent en aucun cas de tirer des conclusions au sujet du lien entre les lésions observées et le comportement criminel. L’un des premiers paragraphes de l’ouvrage de de Ajuriaguerra et H. Hécaen peut être rappelé à ce sujet (de Ajuriaguerra & Hécaen 1960) : « Malgré les critiques apportées aux thèses phrénologiques de ces auteurs – Gall et Spurzheim -, point de départ cependant des recherches ultérieures, certaines de leurs affirmations méritent encore d’être retenues ». Ils rappellent également de façon très pertinente que Gall et Spurszheim (1810) avaient indiqué qu’il existe une différence « entre expliquer la cause d’un phénomène et indiquer les conditions voulues pour qu’il puisse avoir lieu. Il est certain qu’il n’y a que les phénomènes et les conditions naturelles de leur existence qui soient du domaine de nos recherches. »  .

Tout au long du 19ème siècle, l’obsession des typologies va se développer et de nombreux chercheurs vont s’attacher à décrire les caractéristiques physiques et mentales des criminels et des fous. Cesare Lombroso (1835-1909) dans son livre l’Uomo delinquente (l’Homme criminel), soutient que l’étude des crânes permet de distinguer les criminels des normaux mais aussi des fous. « … dans toutes les anomalies les criminels surpassent et de beaucoup les fous… » (Lombroso 1887). Il maintient également que les traits des criminels peuvent être cartographiés et il en donne une illustration dans son atlas de l’Homme criminel (Lombroso 1887). D’autres vont également s’intéresser à la craniologie comme Bertillon, l’inventeur des empreintes digitales, mais plus sur le versant anthropométrique et pour pouvoir « ficher » les criminels notamment récidivistes (Bertillon 1886). La craniologie perd ensuite du terrain par rapport à la neurologie débutante, notamment avec les travaux de Broca sur l’aphasie (Broca 1861).

Malgré ces apports, la phrénologie fut assez rapidement abandonnée au cours du 19ème siècle, mais l’anthropométrie continua à se développer notamment dans le champ de la médecine légale. On reprocha beaucoup et encore aujourd’hui à la phrénologie d’avoir été un terrain fertile pour ceux qui quelques années plus tard allaient se servir de ces théories, notamment sur le caractère inné des troubles, pour mettre en avant la supériorité de certaines races sur d’autres. La neurologie, naissante prit des directions différentes, même si les théories localisationnistes alimentèrent les débats de neurologues pendant de longues années. La démarche se démarquait de celle des phrénologues dans le sens où la réflexion était alimentée par une lésion qui pointait la zone de la fonction, révélée par son déficit.

Apport de l’électroencéphalogramme

Avec le développement de la neurologie, des techniques d’investigation neurophysiologique se sont développées et ont permis de mieux aborder la question de l’association entre une lésion cérébrale, qu’elle soit anatomique ou fonctionnelle, et une criminalité.

Il est nécessaire de préciser d’emblée, puisqu’il s’agit d’électroencéphalographie, que « anomalie électrique cérébrale » et épilepsie ne sont pas synonymes. On rappellera également que, depuis plusieurs siècles, l’épilepsie est perçue comme une maladie mystérieuse par la population générale et qu’elle est à l’origine de stigmatisation (Baker 2000). A cet égard, on peut rappeler les nombreux personnages épileptiques, parfois violents, des romans de Dostoïevski comme dans « Les frères Karamazov » (Les frères Karamazov, 1879-1880). L’épilepsie est abordée de façon plus subtile dans « Crimes et châtiments » mais transparait dans la description du personnage de Rodion Romanovitch Raskolnikov (Crimes et châtiments, 1866). Dostoievsky, qui souffrait lui-même d’épilepsie temporale, aurait été selon certains auteurs, l’un des contributeurs de l’amélioration de l’image des épileptiques en « transformant la souffrance en art » (Iniesta 2014). Le même phénomène de stigmatisation a eu lieu envers les personnes schizophrènes qui « se sentent perçues comme dangereuses, imprévisibles, psychopathes ou, à l’inverse, surprotégées, infantilisées voire maltraités par leurs proches et les soignants » (Breton 2010). Lombroso (1887 ; cf. plus haut) qui soutenait l’existence d’un lien entre épilepsie et criminalité a grandement contribué à la stigmatisation des épileptiques à la fois dans la communauté médicale mais aussi dans la population générale (Monaco et al. 2011).

L’électroencéphalogramme (EEG), inventé par le neuro-psychiatre allemand Hans Berger (Berger 1929), a grandement contribué à une meilleure compréhension des liens entre anomalie cérébrale fonctionnelle, électrique en l’occurrence, et comportement violent et/ou psychopathie (Williams, 1969).

Plusieurs références font état d’anomalies électroencéphalographiques chez des patients ayant des troubles du comportement à type d’agressivité, notamment dans des populations de criminels condamnés (Jenkins & Pacella 1943, Silverman 1943 et 1944, Gibbs et al. 1945, Stafford-Clark 1949, Williams 1969). Les conclusions sont cependant divergentes et la majorité d’entre elles ne retrouvent pas de lien entre anomalies électroencéphalographie et criminalité (Jenkins & Pacella 1943, Gibbs et al. 1945). En revanche, le lien avec l’agressivité qu’elle soit habituelle ou ponctuelle, semble plus solide sans que l’on puisse préjuger d’une criminalité (Williams 1969, Blake et al. 1995, Durand & de Beaurepaire 2001). L’étude rétrospective de Williams (1969) concernait 1250 détenus qui avaient bénéficié d’un EEG au cours des 20 années précédentes. L’échantillon étudié a concerné 333 dossiers (sélection randomisée) : 206 détenus avaient une histoire d’agressivité habituelle ou de crises clastiques, les 127 « autres » ne présentaient pas ce type d’antécédent. Tous avaient été accusés ou condamné de crime violent. Le tableau (Tableau 1.1) de l’article de Williams met en évidence que les sujets habituellement agressifs présentent plus souvent des anomalies électriques dans les régions frontales et temporales. Des anomalies EEG étaient retrouvées chez 65 % des sujets habituellement agressifs versus 24 % chez les « autres » délinquants, versus 12 % en population générale. Après retrait des sujets présentant un retard mental, une épilepsie ou ayant été victime d’une lésion cérébrale majeure, des anomalies étaient retrouvées pour 57 % des habituellement agressifs versus 12 % pour les « autres » soit un taux identique à la population générale. Selon Williams, les anomalies neurophysiologiques cérébrales expliquaient le comportement agressif. Il soulignait également, qu’en raison de l’existence de sujets habituellement agressifs n’ayant pas d’anomalies électriques, d’autres « cofacteurs de risque » devaient être évoqués (psychologique, environnement…). En conclusion de son article, Williams incriminait des structures diencéphaliques et mésencéphaliques (système limbique) qui ont des projections vers les cortex temporal antérieur et frontal.

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Table des matières

INTRODUCTION GENERALE
CONTEXTE DE LA RECHERCHE
Chapitre 1 : Délinquance et cerveau
Préambule
1.1. Introduction
1.2 Délinquance et cerveau : abord anatomique et neurophysiologique
1.2.1 Des phrénologues à l’électroencéphalogramme
1.2.1.1 Naissance et apport de la phrénologie
1.2.1.2 Apport de l’électroencéphalogramme
1.2.2 Des localisationnistes à l’imagerie cérébrale
1.2.2.1 Apport de la neurologie localisationniste
1.2.2.2 Contribution des techniques d’imagerie récentes
1.3 Délinquance et cerveau : abord neuropsychologique et cognitif
1.3.1 Contribution de la neuropsychologie
1.3.1.1 Définitions
1.3.1.2 Etudes relatives aux fonctions exécutives chez les délinquants
1.3.2 Théories élaborées autour du cerveau social
1.3.2.1 La cognition sociale
1.3.2.2 Etudes relatives à la cognition sociale chez les délinquants
1.4 Implications
Chapitre 2 Le traumatisme crânien : épidémiologie, conséquences et organisation de la prise en charge
2.1 Définitions
2.2 Epidémiologie
2.2.1 Incidence
2.2.2 Mortalité
2.2.3 Prévalence
2.2.4 Etiologies des traumatismes crâniens
2.2.5 Facteurs de risque de traumatisme crânien
2.2.5.1 Âge
2.2.5.2 Sexe
2.2.5.3 Niveau de développement du pays
2.2.5.4 Ethnie
2.2.5.5 Facteurs socio-économiques
2.2.5.6 Populations particulières
2.3 Conséquences cognitives, comportementales, psychiatriques et sociales des TC
2.3.1 Conséquences cognitives
2.3.2 Conséquences comportementales
2.3.2.1 Classifications utilisées pour les troubles du comportement
2.3.2.2 Prévalence des troubles du comportement
2.3.2.3 Facteurs de risque de la survenue de troubles du comportement
2.3.2.4 La question des troubles du comportement avec conséquences légales
2.3.3 Conséquences psychiatriques
2.3.4 Conséquences en termes de consommation de substances psychoactives
2.3.5 Conséquences sociales
2.4 Organisation des soins et de l’accompagnement pour les TC
2.4.1 Chez l’adulte
2.4.1.1 Prise en charge des TC sévères
2.4.1.2 Prise en charge des TC léger
2.4.2 Chez l’enfant
2.4.2.1 Prise en charge des TC sévères
2.4.2.2 Prise en charge des TC légers
Chapitre 3. Délinquance et traumatisme crânien
Propos introductifs
3.1 Organisation des soins en milieu pénitentiaire
3.1.1 L’Administration Pénitentiaire en chiffres
3.1.2 Organisation et offre de soins
3.1.3 Principe d’équivalence des soins
3.1.4 Structures de contrôle des conditions de détention
3.1.4.1 Structures nationales
3.1.4.2 Structures supra-nationales
3.1.5 Limites du principe d’équivalence de soins
3.1.6 Santé et détenus
3.2 Prévalence d’antécédents de traumatisme crânien chez les détenus : revue
systématique de la littérature (article en révision)
3.3 Etudes sur le lien entre délinquance et TC
3.3.1 Facteurs de risque de délinquance après un TC
3.3.2 Impact sur la vie quotidienne
3.4 Algorithme de la problématique et hypothèses posées
3.5 En conclusion
Chapitre 4. Objectifs de la recherche et présentation de l’étude Fleury TBI
4.1 Objectifs de la recherche et hypothèses
4.2 Présentation de l’étude Fleury TBI
4.2.1 Lieu de réalisation de l’enquête
4.2.2 Méthodologie
4.2.3 Le questionnaire
4.2.4 Calendrier de l’étude
4.2.5 Analyse des données
4.2.6 Aspects éthiques et soutiens financiers
4.2.7 Retombées attendues de l’étude
CONCLUSION GENERALE

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